Comme tous les colombophiles soucieux de leur avenir, pendant la période de l’élevage, je surveille chaque jour la bonne croissance des pigeonneaux de mon colombier.
Le soir, quand je les manipule, j’aime découvrir des jabots distendus par le grain, et des muscles pectoraux qui débordent par dessus le bréchet.
La vitesse de croissance des jeunes est assez étonnante. En une vingtaine de jours, leur poids est multiplié d’un facteur supérieur à 10. Dans ce sprint du développement, tout jeune qui «loupe» une seule journée et qu’on découvre un soir les flancs moins rebondis, est définitivement marqué.
Il ne pourra jamais rattraper cette course contre lui même et ce qu’il aurait pu devenir.
Certains colombophiles ont un couteau bien aiguisé. Ils n’hésitent pas une seconde et se débarrassent au plus vite du jeune défaillant. Une telle cassure dans sa courbe de croissance peut témoigner d’une maladie en cours d’installation. La mise à l’écart du suspect est une mesure de prévention qu’on peut comprendre.
Il y a pourtant des cas ou la maladie n’est pour rien dans le trouble de croissance d’un jeune au nid.
On peut même le prévoir dans quelques situations.
Certains pigeons commencent à couver leur premier œuf dans les suites immédiates de sa ponte. Le jeune issu de cet œuf pourra donc naître presque 2 jours avant son frère – Ou sa sœur.
Si le cadet n’est, en plus, pas un as pour percer et quitter sa coquille, il se peut qu’il ait plus de retard encore.
Dans une telle situation, j’ai souvent observé que l’écart de taille restait modeste pendant les premiers jours ou les deux jeunes sont au laiton pur. Mais au moment de l’introduction des graines, le plus petit pigeonneau est mis en difficulté. Son système digestif moins mature ne peut assimiler correctement ces aliments nouveaux. Son frère plus fort et plus éveillé le bouscule et vole son tour vers le bec nourricier. Il est aussi probable que le gavage à grains du cadet est mécaniquement parlant plus difficile.
On découvre donc un soir le jeune bien vigoureux mais avec le jabot tout flasque. Il pipe après sa mère qui juge avoir livré sa portion journalière et ne l’entend plus. Gavé jusqu’au gosier, son frère dort à côté de lui. L’implacable spirale de la déchéance est en place.
C’est dans ce contexte bien particulier ou je suis convaincu de la santé initiale du pigeonneau, mais également du risque majeur qu’il court au plan de son développement, que je me lance dans une partie de culs-noirs.
Pour jouer à ce petit jeu, il ne faut qu’un marqueur indélébile noir à bout large, une feuille de papier, un crayon ou stylo et un peu de rigueur.
Certaines parties sont d’un simplicité extrême, d’autres plus complexes font appel à un mouvement en cascade. Un décalage en âge des diverses nichées facilite ces parties délicates.
Il faut aussi bien sûr qu’existe dans la chaîne, quelques nichées à jeune unique.
On peut choisir de jouer les culs noirs en poids lourd ou poids plume selon le choix qu’on fait du jeune qui quittera le nid.
En Février dernier, j’ai eu l’occasion de jouer une partie de ce jeu pour sauver deux jeunes de ma seconde tournée chez les reproducteurs.
Un jeune était dans le cas de figure décrit ci avant. Il avait deux jours de retard sur son frère qui commençait à le dominer pour la nourriture.
Le second était né d’un œuf abandonné par ses parents après une bagarre. L’œuf était resté plusieurs heures au froid à côté du nid. Je l’avais remis sous un couple voisin en lieu et place d’un œuf clair, à tout hasard, dont les dates de pontes n’étaient en plus pas synchrones. A sa naissance, son « frère» avait déjà 5 jours!!!
J’avais pour jouer ma partie de culs-noirs un pool d’une vingtaine de jeunes allant de 0 à 7 jours.
Dans le cas du second jeune l’affaire à été bouclée en un rien de temps. Je lui ai donné plusieurs coups de marqueur noir sur le croupion et l’ai placé sous une femelle qui n’avait qu’un jeune, à peine plus gros. La greffe à bien pris. Et au bout de 8 jours j’ai pu baguer les 2 pigeonneaux en sachant d’ou ils étaient issus grâce à la couleur de leur postérieur.
Dans le premier cas la partie a été plus longue. J’ai du mobiliser 4 pigeonneaux pour sauver mon retardataire. Il avait 6 jours et son frère, né 2 jours plus tôt, lui faisait de l’ombre.
Je lui ai tatoué le derrière en noir et l’ai placé dans un second nid ou il y avait 2 jeunes de 6 et 5 jours.
J’ai retiré le jeune de 5 jours que j’ai colorié à son tour pour le placer, comme poids lourd, dans un troisième nid de 2 jeunes de 4 jours. Ces deux là avaient la même taille. J’en ai pris un au hasard qui a été marqué à son tour.
Il a été placé dans un quatrième nid ou il n’y avait 2 jeunes de 4 et 3 jours.
Dans un dernier mouvement, le jeune de 3 jours, le postérieur noirci, a rejoint un fils unique de 2 jours, comme poids lourd, dans un cinquième nid.
Vous comprendrez que dans une chaîne de solidarité aussi compliquée, il faut noter avec grande application l’origine du cul-noir et son nid de destination pour n’avoir aucun problème d’identification au moment du bagage.
Certains diront que ce travail n’a aucun intérêt.
Je peux les comprendre.
Il naît assez de jeunes dans toutes nos colonies pour n’avoir pas besoin de faire ce travail de bénédictin.
Pour ma part, j’aime assez bien livrer ces quelques petits combats contre la nature et son cruel penchant. Je me donne un peu l’illusion de pouvoir empêcher ses noirs desseins en lui montrant …mes petits culs-noirs.
NB: Pour ceux que le noir rebute, on peut aussi faire des parties de culs-rouges ou de culs-verts. Pour les plus prudes, on conseillera les parties de crânes-noirs ou d’ailes-noires … mêmes si ces surfaces sont moins faciles à teinter car à mon sens trop petites.